Iran — Ce que la Perse n'a jamais cessé d'être

Persépolis et la mosquée de l'Imam d'Ispahan — deux époques, une seule civilisation

Persépolis et la mosquée de l'Imam d'Ispahan — vingt-cinq siècles d'une même civilisation

Il y a des pays que l’on croit connaître parce qu’on en entend parler tous les jours.

L’Iran est de ceux-là. Sa présence dans les médias est constante, son image souvent réduite à une seule dimension — politique, conflictuelle, lointaine dans tous les sens du terme. Et derrière ce bruit, quelque chose d’immense demeure invisible : l’une des civilisations les plus anciennes, les plus fécondes et les plus belles que l’humanité ait jamais produites.

Ce texte n’est pas politique. Il ne prend pas parti. Il tente simplement de restituer ce que l’histoire a construit — et ce que le peuple iranien porte encore, au quotidien, avec une dignité qui force le respect.


Ce que la Perse a donné au monde

Avant d’être un État, l’Iran a été un empire. Avant d’être une frontière, la Perse a été un horizon.

Il y a 2500 ans, sous Cyrus le Grand, l’empire achéménide s’étendait de l’Égypte à l’Inde. Il ne s’est pas construit par la seule force militaire — il s’est construit par une idée alors révolutionnaire : que des peuples différents, de langues et de religions différentes, pouvaient coexister sous une même autorité sans être effacés.

La Déclaration de Cyrus — gravée sur un cylindre de terre cuite découvert à Babylone — est considérée par certains historiens comme l’un des premiers textes de l’histoire à évoquer le respect des droits des peuples conquis. Le mot “tolérance” n’existait pas encore. La chose, elle, était déjà là.

Ce n’est pas un détail. C’est une fondation.


L’architecture comme langage

Persépolis.

Ce nom évoque, pour ceux qui l’ont vue, quelque chose d’impossible à réduire à une description. Les ruines de la capitale cérémonielle des Achéménides, construite vers 520 avant notre ère, sont l’une des expériences visuelles les plus saisissantes qu’un être humain puisse faire.

Les colonnes de la salle des cent colonnes. Les frises de Persépolis où défilent, gravés dans la pierre, des représentants de vingt-trois nations apportant leurs offrandes — non pas en vaincus, mais en alliés. Les escaliers monumentaux dont les marches ont été calculées pour que les chevaux puissent y monter.

Persépolis n’est pas seulement belle. Elle est lisible. Elle dit quelque chose sur ceux qui l’ont bâtie : leur sens de l’ordre, de la proportion, de la représentation du monde.

Plus tard, sous les dynasties sassanide, séfévide, puis qajare, l’Iran a continué de construire. Les mosquées d’Ispahan — la mosquée de l’Imam, la mosquée du Sheikh Lotfollah — sont des chefs-d’œuvre de géométrie sacrée. Les mosaïques de faïence bleue, les voûtes en stalactites, les jardins ordonnés selon le modèle du chahar bagh — le jardin en quatre parties, ancêtre du mot “paradis” en persan ancien.

Pairidaeza. Le jardin clos. Le paradis terrestre. Le mot que les Grecs ont emprunté aux Perses pour désigner l’Éden.

La Perse a inventé le paradis.


La poésie comme résistance

Si l’architecture est la langue des pierres, la poésie est la langue de l’âme iranienne.

Transmission du savoir en Perse — femme lisant un manuscrit calligraphié

La transmission du savoir — manuscrits, astrolabe, sphère armillaire — une tradition vivante

Hafez de Chiraz, au XIVe siècle, a écrit un Divan — un recueil de ghazals — qui est encore aujourd’hui le livre le plus lu en Iran après le Coran. Ses vers sont récités lors des mariages, des deuils, des fêtes. On consulte Hafez comme on consulte un oracle — on ouvre le livre au hasard, on lit le poème qui s’offre, et l’on cherche dans ses métaphores une réponse à ce que l’on traverse.

Rumi, né à Balkh au XIIIe siècle, a écrit en persan l’un des textes mystiques les plus traduits au monde — le Masnavi. Ses poèmes sur l’amour divin, sur le retour à la source, sur la solitude de l’âme séparée, résonnent encore dans des dizaines de langues, des siècles après sa mort.

Ferdowsi a passé trente ans à écrire le Shahnameh — le Livre des Rois — une épopée de soixante mille distiques retraçant l’histoire légendaire de la Perse. Il l’a écrit en persan pur, sans emprunt à l’arabe, à une époque où sa langue maternelle était menacée. Le Shahnameh a sauvé le persan. La langue est vivante aujourd’hui en partie grâce à lui.

La poésie, en Iran, n’a jamais été un ornement. Elle a été un acte.


Les sciences et les mathématiques

L’histoire des sciences occidentales doit à la Perse davantage qu’elle ne le reconnaît souvent.

Al-Khwarizmi, mathématicien persan du IXe siècle, a donné son nom à un concept que tout le monde utilise sans le savoir : l’algorithme. Son traité sur les équations a posé les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui l’algèbre — mot lui-même issu de l’arabe al-jabr, mais développé dans un espace intellectuel largement persan.

Omar Khayyam, connu en Occident pour ses Rubaiyat — des quatrains philosophiques sur la vie, le vin et l’éphémère — était d’abord un mathématicien et un astronome. Il a réformé le calendrier persan avec une précision qui dépasse celle du calendrier julien, et n’a été surpassée que des siècles plus tard.

Avicenne — Ibn Sina — est né près de Boukhara, dans ce qui est aujourd’hui l’Ouzbékistan, mais a grandi dans la tradition intellectuelle persane. Son Canon de la médecine a été le manuel de référence des facultés de médecine européennes pendant plus de six siècles.

Six siècles.


Le peuple d’aujourd’hui

Tout cela est du passé, dira-t-on.

Mais le passé ne disparaît pas. Il se transmet, il se porte, il informe la façon dont un peuple se tient dans le monde.

Le peuple iranien d’aujourd’hui est l’héritier de tout cela. Une population jeune — plus de 60 % a moins de 35 ans. Massivement éduquée — le taux d’alphabétisation dépasse 95 %, et les femmes représentent plus de la moitié des diplômés universitaires. Culturellement vivante — la littérature, le cinéma, la musique, la peinture contemporaine iraniens sont d’une richesse que peu de pays de taille comparable peuvent revendiquer.

Le cinéma iranien, notamment, est reconnu dans le monde entier pour sa profondeur et sa sensibilité. Abbas Kiarostami, Asghar Farhadi, Jafar Panahi — des cinéastes dont les films ont remporté les plus grandes récompenses internationales, et qui parlent de la vie ordinaire, de la complexité des relations humaines, de la dignité dans l’adversité.

Ce n’est pas le cinéma d’un peuple brisé. C’est le cinéma d’un peuple qui regarde.


Les femmes iraniennes

Il serait impossible d’écrire sur l’Iran aujourd’hui sans les mentionner.

Non pas pour en faire des symboles abstraits ou des figures de discours — mais parce que ce qu’elles incarnent mérite d’être dit clairement.

Les femmes iraniennes sont parmi les plus instruites du monde en développement. Elles exercent dans des domaines scientifiques, médicaux, juridiques, artistiques. Elles conduisent, elles voyagent, elles écrivent, elles débattent. Dans l’espace privé — et parfois au-delà — elles tiennent une vie intellectuelle et culturelle d’une intensité remarquable.

Elles portent aussi, depuis des décennies, le poids de contradictions que l’histoire leur a imposées sans qu’elles les aient choisies. Et dans cet espace difficile, beaucoup ont choisi une forme de résistance qui ne ressemble pas à la résistance telle qu’on l’imagine — spectaculaire, frontale. Une résistance faite de persistance, d’humour, d’ironie douce, de refus discret mais constant de se laisser réduire.

Cette résistance-là a un nom en persan : ta’arof n’en est pas le bon mot — c’est autre chose, plus profond, plus intérieur. C’est la capacité d’un peuple à rester lui-même quand tout l’invite à cesser de l’être.


Ce que l’on ne voit pas depuis l’extérieur

L’hospitalité iranienne est légendaire — et ce n’est pas une formule.

Les voyageurs qui ont traversé l’Iran, avant que les conditions de voyage ne se compliquent, rapportent invariablement la même chose : la chaleur désarmante avec laquelle les inconnus sont accueillis. Le thé apporté sans qu’on le demande. L’invitation à dîner lancée par quelqu’un dont on vient de croiser le regard dans la rue. La fierté tranquille avec laquelle on vous montre un poème de Hafez, une mosquée, un jardin.

Ce n’est pas de la politique. Ce n’est pas de la propagande. C’est un mode d’être au monde, transmis de génération en génération, qui résiste à tout ce qui cherche à l’effacer.


Persépolis n’est pas en ruines

Une famille iranienne contemple Persépolis — la continuité vivante d'une civilisation

Persépolis aujourd'hui — le peuple iranien face à son héritage

Il reste des colonnes debout à Persépolis.

Après vingt-cinq siècles, après Alexandre qui a brûlé la ville, après les siècles d’abandon, après les tremblements de terre, il reste des colonnes debout.

C’est une image que l’on peut garder pour penser à l’Iran.

Pas les ruines — les colonnes encore debout. Ce qui a tenu. Ce qui tient encore. Un peuple qui a inventé le paradis, sauvé sa langue par la poésie, nommé les algorithmes et soigné l’Europe pendant des siècles, et qui continue, chaque jour, à transmettre quelque chose d’essentiel à ses enfants.

L’image qu’on nous donne de l’Iran n’est pas fausse dans tous ses éléments. Mais elle est incomplète à un degré qui finit par devenir une forme d’injustice.

La Perse méritait d’être vue entière.

Elle l’est encore.


Sources et références

  • Briant, P. (2002). From Cyrus to Alexander: A History of the Persian Empire. Eisenbrauns.
  • Hillenbrand, R. (1994). Islamic Architecture. Edinburgh University Press.
  • Lewis, F. D. (2000). Rumi: Past and Present, East and West. Oneworld Publications.
  • Keddie, N. R. (2006). Modern Iran: Roots and Results of Revolution. Yale University Press.
  • UNESCO — Persépolis, site du patrimoine mondial : whc.unesco.org
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